« A travers Lyon» 1887 Monsieur Josse Préface de M. Coste-Labaume
Lyon est une ville heureuse; on a beau en médire, l’appeler la capitale du brouillard, signaler à l’étranger et au voyageur ses rues étroites, ses maisons sombres et ses pavés pointus, car la légende dure toujours, notre vieille cité trouve facilement une revanche de ces critiques et de ces dédains, dans la respectueuse admiration de ses enfants, fiers de leur origine.
Etre I.yonnais, Lugdunensis est un titre dont nos compatriotes se parent avec un orgueil qui rappelle le Civis Romanus de leurs ancêtres. Quant aux Lyonnaises, on sait qu’elles ne se décident presque jamais s’éloigner du dôme de l’Hôtel-de-Ville ou du clocher de Saint-Jean et qu’elles ne disent « oui » au mariage que si le contrat porte cette clause essentielle, « les futurs époux habiteront Lyon ».
A quoi tient cet inaltérable attachement ?
Ce n’est pas, à coup sûr, aux séductions d’un climat maussade, glacial en hiver, brûlant en été, irrégulier et fantasque
au printemps ce n’est pas davantage à l’attrait des plaisirs et des fêtes, puisque la seconde ville de France jouit de la réputation méritée d’une ville où-l’on s’ennuie, Marseille a plus de mouvement, Bordeaux plus de
gaieté, Nice plus de soleil, Toulouse plus de chanteurs.
Non, ce que le Lyonnais aime à Lyon, c’est la sûreté des relations, la solidité des amitiés que voile une apparente froideur, le charme discret et durable de la vie de famille et de ses vertus domestiques; ce qui le retient et le fixe au sol natal, en dépit de l’humidité et du brouillard, c’est
l’ineffaçable sentiment d’atavisme, l’indestructible lien qui, à travers les âges, le rattache aux luttes aux souffrances, aux joies et aux actes héroïques de ses pères.
Nous ne pensons pas qu’il existe une ville, en France, où les traditions séculaires aient marqué d’une empreinte plus forte l’esprit et le caractère de ses habitants. On retrouve, dans le Lyonnais de nos jours une image effacée et pâlie sans doute, par le frottement des siècles, mais une image fidèle, dans ses principaux traits, du Lyonnais de la féodalité ou des Valois, sillon du Lyonnais des Burgondes.
C’est le même tempérament passionné sous des allures réfléchies, conservateur et révolutionnaire à la fois, associant dans une alliance singulière un égoïsn1e intraitable et une générosité sans borne, ménager d’argent, soucieux du lendemain, invinciblement attaché aux idées de franchise, d’indépendance, de particularisme même, qui firent si longtemps de Lyon une sorte de ville libre s’administrant elle-même, et payant de son or ou de son sang le droit d’être maîtresse chez elle et de vivre à son gré.
L’histoire de ces sacrifices et de ces luttes, le Lyonnais la retrouve écrite dans les pierres de ses édifices, dans les coins et recoins de ses vieux quartiers, dans ses rues étroites et escarpées où les maisons, étagées l’une sur l’autre, reposent sur les assises des monuments de Charlemagne ou sur des tombeaux romains.
Quel brouillard effacerait ces souvenirs ?
Voilà le secret de l’amour du Lyonnais pour Lyon ; amour instinctif, inconscient peut-être pour beaucoup, sorte de patriotisme accumulé et concentré qui, se perpétuant de générations en générations, exerce son influence et sa séduction sur ceux mêmes qui le nient.